Pourquoi il faut lire 1984

Cet été j’ai (re)lu 1984 de George Orwell.

Il faut lire ce livre. Tout le monde devrait lire ce livre.

Pour ceux qui n’en ont jamais entendu parler, il s’agit d’un roman d’anticipation, une dystopie, et probablement LA référence en la matière.

Allégorie du despotisme moderne, écrit en 1949, il décrit avec vigueur ce que le XXe siècle pouvait offrir de pire. Il présente un monde en guerre permanente, sous la coupe d’un parti totalitaire en apparence inspiré du système soviétique, mais les liens avec le nazisme, et le fascisme sont tout aussi évidents : Parti unique, culte de la personnalité du chef « Big Brother », confusion volontaire des pouvoirs, plans de productions triennaux, parades et manifestations, rationnement, slogans, camps de travail, trucage de l’Histoire, propagande, etc.

La liberté d’expression n’existe plus. Toutes les pensées sont minutieusement surveillées, et d’immenses affiches sont placardées dans les rues, indiquant à tous que « Big Brother vous regarde »

 

 

 

 

Tout au long de la lecture de ce roman, on ne peut s’empêcher d’y voir par extension les dérives dans lesquels nos propres gouvernements glissent subrepticement : régime policier totalitaire, réduction des libertés, mais aussi la société de surveillance permanente qui est déjà bien en place, portée à la fois par les industries privées (réseaux sociaux et collectes d’informations) et les gouvernements (vidéosurveillance urbaine couplée à la reconnaissance faciale).

Outre la connaissance absolue de ce que vous faites et ce que vous dites, les  réseaux sociaux permettent aussi de réaliser un évènement important décrit par Orwell : les manifestations de haine collective, embrasements grégaires et cathartiques qui canalisent les ressentiments des masses, et que l’on retrouve si clairement dans les débats stériles sur internet. Sur Facebook par exemple, il est toujours de bon ton de se (dé)solidariser publiquement d’un évènement atroce et d’afficher son empathie publique, sa haine du mal, tant il est rassurant de se réunir face à un ennemi commun bien identifié.

On retrouve aussi dans le quotidien de 1984 les débats mineurs, voire triviaux, alimentés par les médias afin de nous détourner des problèmes de fonds de la société. Merci le JT de 13h !

Un autre aspect pernicieux parmi les manipulations du Parti réside dans la destruction de la langue et de la logique, promue par la Novlangue, un vocabulaire simpliste et polysémique qui ne permet plus ni subtilités ni argumentations. Certains avancent même que cette Novlangue est aujourd’hui déjà apparue, matérialisée par les smileys que nous échangeons au quotidien. Un appauvrissement des interactions écrites, des petits 🙂 qui permettent de faire passer un message pour du second degré, ou pas…

Le roman, avec ses 3 parties bien distinctes, n’est certes pas le plus vibrant du monde, mais sa lecture est hypnotisante, tant elle fait froid dans le dos. Chaque paragraphe nous donne à réfléchir et on y trouve de nombreux passages poignants de réalisme qui font écho à notre propre société.

Passages choisis :

« Déguiser ses sentiments, maîtriser son expression, faire ce que faisaient les autres étaient des réactions instinctives »

« Si tous les autres acceptaient le mensonge imposé par le Parti – si tous les rapports racontaient la même chose –, le mensonge passait dans l’histoire et devenait vérité. « Celui qui a le contrôle du passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. »

« le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »

« Le travail physique épuisant, le souci de la maison et des enfants, les querelles mesquines entre voisins, les films, le football, la bière et, surtout, le jeu, formaient tout leur horizon et comblaient leurs esprits. »

« L’isolement, dit-il, avait son prix. Chacun désirait disposer d’un endroit où se trouver seul à l’occasion. »

« c’est sur les gens incapables de la comprendre que la vision du monde qu’avait le Parti s’imposait avec le plus de succès. On pouvait leur faire accepter les violations les plus flagrantes de la réalité parce qu’ils ne saisissaient jamais entièrement l’énormité de ce qui leur était demandé et n’étaient pas suffisamment intéressés par les événements publics pour remarquer ce qui se passait. »

« En résumé, une société hiérarchisée n’était possible que sur la base de la pauvreté et de l’ignorance. »

« Si les contacts avec les étrangers lui étaient permis, il découvrirait que ce sont des créatures semblables à lui-même et que la plus grande partie de ce qu’on lui a raconté d’eux est fausse. Le monde fermé, scellé, dans lequel il vit, serait brisé, et la crainte, la haine, la certitude de son bon droit, desquelles dépend sa morale, pourraient disparaître. »

« Le but du groupe supérieur est de rester en place. Celui du groupe moyen, de changer de place avec le groupe supérieur. Le but du groupe inférieur, quand il en a un – car c’est une caractéristique permanente des inférieurs qu’ils sont trop écrasés de travail pour être
conscients, d’une façon autre qu’intermittente, d’autre chose que de leur vie de chaque jour – est d’abolir toute distinction et de créer une société dans laquelle tous les hommes seraient égaux »

« Avec le développement de la télévision et le perfectionnement technique qui rendit possibles, sur le même instrument, la réception et la transmission simultanées, ce fut la fin de la vie privée. »

« il est indifférent de savoir quelles opinions les masses soutiennent ou ne soutiennent pas. On peut leur octroyer la liberté intellectuelle, car elles n’ont pas d’intelligence »

« l’espèce humaine avait le choix entre la liberté et le bonheur et que le bonheur valait mieux  »

« La terre est aussi vieille que nous, pas plus vieille. Comment pourrait-elle être plus âgée ? Rien n’existe que par la conscience humaine.
– Mais les rochers sont pleins de fossiles d’animaux disparus, de mammouths, de mastodontes, de reptiles énormes qui vécurent sur
terre longtemps avant qu’on eût jamais parlé des hommes ?
– Avez-vous jamais vu ces fossiles, Winston ? Naturellement non. Les biologistes du XIXe siècle les ont inventés. Avant l’homme, il n’y avait rien.  »

« Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement. »

La traduction originale date de 1950 est vieillissante et un peu lourde, mais une nouvelle traduction totalement revue vient de paraître cette année : le texte est transposé du passé au présent par exemple, ce qui lui conférerait apparemment beaucoup plus de dynamisme.

C’est un texte prophétique qu’il faut lire pour saisir les écueils vers lequel nous nous dirigeons si l’on veut les éviter avec lucidité.

« Les meilleurs livres, se dit-il, sont ceux qui racontent ce que l’on sait déjà. »

 

Une pensée sur “Pourquoi il faut lire 1984”

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